Tel père, tel fils ? – Cours, papa, cours !

Par Julien Paolucci

Le début des années 90 en Corée, marqué par la fin de la guerre froide, le développement effréné de la société de consommation, la montée de l’individualisme et une modernisation qui entamée 20 ans plus tôt ne semble plus connaître de limites, éloignera la société coréenne du douloureux souvenir des périodes sombres qui ont émaillé son histoire au cours du 20ème s, dont l’héritage assignait à la littérature le devoir de le représenter et d’en surmonter le traumatisme.

KIM Ae-ran

KIM Ae-ran

Qu’il soit celui de la guerre, de la division de la nation ou de la dictature.  Les réflexions qui ont investi le champ littéraire dans les années 60 et qui se sont poursuivies jusqu’à l’orée des années 2000, ont approfondi le thème de l’altérité  et la recherche d’une identité profonde d’une Corée  précipitée dans la modernité, et dont l’héritage confucéen fournit aujourd’hui encore les soubassements institutionnels et sociaux.

La place dominante du père, issue de la tradition confucianiste, et dont Freud, nous a démontré les ressorts dans le processus d’identification aux idéaux collectifs (la société) auxquels le père lui-même est identifié, se trouve aujourd’hui prise à partie par une génération de  jeunes écrivains, Kim Ae-ran  en tête, dont le recueil de nouvelles Cours papa, cours !  vaudra la consécration de la critique à son auteur. L’écrivain inaugure en cinq courts récits une variation sur le thème du père dont la représentation en un personnage « plus pathétique que méchant », et parfois cocasse, aura vite fait de faire descendre du socle. Ce défi teinté d’humour lancé à l’endroit de la figure paternelle, pivot de la famille et garant du bien vivre ensemble, peut participer du  pointage d’une société jugée trop paternaliste et rigide par la jeune génération ,en même temps que le souhait de s’adresser à l’Autre de la société, le plus souvent  économiquement déchu et seul, là ou les générations précédentes d’écrivains  interrogés plus souvent  l’Autre de la nation désunie.

En déliant son écriture d’une composante historique  et politique forte, Kim Ae-ran bouleverse la thématique familiale portée jusqu’ici par la littérature réaliste, et donne l’opportunité à la jeune narratrice de Cours papa, cours  de se relever d’une blessure jusqu’alors faille originelle et obstacle insurmontable dans la constitution du Sujet : la perte du père. Les premières lignes de la nouvelle agitent  le manifeste d’une vie dans laquelle l’inconsistance de la figure paternelle  sera oubliée dans une blessure autrement plus grande et prototype de toutes les autres, le traumatisme de  la naissance et l’échec primordial de l’individu dans sa première confrontation au réel. « Je ne me souviens pas où était mon père lorsque je naquis […] ainsi lâchée dans le monde, je n’entendis plus les battements du cœur de maman et, dans le silence qui suivit, je me crus devenue sourde […] un temps où, privée du langage, je n’avais ni passé ni futur ». Ainsi lancée dans la vie , la jeune fille trouvera dans  la grande perte qu’est l’Autre moins l’occasion d’un débat collectif sur la place, le devoir ou les manquements du père  envers l’enfant et la société,  que la conviction d’avoir à appréhender de manière toute personnelle (ou individuelle) les événements  qui égraineront son existence. « Une fois maman endormie, je me sentais seule […] je compris que s’aimer, ce n’était sans doute pas rire ensemble  mais rire aux dépens de l’autre […] à défaut de poches où y fourrer mes mains, je serrais les poings ».

En grandissant, elle apprendra  avec la distance de l’humour, de la dérision ou de l’imaginaire enfantin, à porter un regard lucide et attendri sur ce père qui lui manque : « Ma mère m’a élevé en plaisantant […] parfois son humour était sacrement vulgaire, surtout lorsque je l’interrogeais à propos de mon père. Parler du père n’était ni un sujet tabou ni un sujet capital, de sorte que nous l’évoquions rarement entre nous. […]  Je n’ai pas de père. Plus précisément, il n’est pas là, auprès de moi. Il court. Je le vois en bermuda fluo […] J’ignorais pour quelle raison celui qui m’a délaissé court obstinément, pas plus que je ne sais m’y résigner » La suite sur www.keulmadang.com.

Sources : www.Keulmadang.com

Écrit par Franck

Franck Decrescenzo a écrit 43 articles pour Koranews.fr.

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